Murmure de la jeunesse (Meili zai chang ge) de Lin Cheng-Sheng
Piravi de Shaji
La noche avaza de Roberto Gavaldon
Zeinab et le fleuve de Christine Dabague

Fruit Chan : un certain cinéma de Hong Kong

MONTGOLFIERE D'OR
Jeunesse solitaire et desoeuvrée, règlements de comptes entre bandes, violence : Made in Hong Kong porte bien son nom. Dernier long-métrage réalisé à Hong Kong avant sa rétrocession à la Chine, ce film de Fruit Chan appartient indéniablement à la même veine que ceux de son principal compatriote, Wong-Kar Waï.

Ayant abandonné ses études, Mi-Août travaille pour Mr Ming, lequel l'a engagé pour recouvrer les dettes de ses clients. Il protège, aussi, un attardé mental, Jackie. Leur quotidien va être ébranlé par la découverte du corps d'une lycéenne suicidée -une Lolita aux allures de Madonne nimbée d'une lumière bleutée- et la rencontre de Mi-Août avec une jeune fille atteinte d'une maladie incurable, Ah-Ping. Ces deux figures féminines vont désormais hanter alternativement les pensées de Mi-Août, l'une le jour, l'autre la nuit.
Traitement du son particulièrement soigné, rythme maîtrisé, protagonistes aux personnalités fortement caractérisées : le film de Fruit Chan fait preuve d'indéniables qualités, celles-là mêmes qui, en plus d'une communauté de thèmes, le rapprochent des films de Wong-Kar Waï, Hou Hsiao Hsien, ou encore Kitano.
Le premier accompagnement musical n'intervient que très tardivement, tout le premier tiers du film étant marqué par des ambiances sonores (bruits de rues, de cours d'immeubles, de cris d'enfants) particulièrement prégnantes. Les sons sont souvent décalés, précédant ou suivant le début d'une séquence. De nombreuses scènes sont accélérées, ralenties, ou encore figées, traduisant ainsi le désarroi et l'activité mentale des protagonistes. On peut toutefois s'interroger sur la justification de certains de ces artifices techniques, lesquels, répondant aux critères esthétiques de ces dernières années, modifient notre perception et notre lecture du spectacle cinématographique.
Même si la caméra fait preuve d'une semblable nervosité, le monde désigné par Fruit Chan n'est pas aussi grouillant que celui de Wong-Kar Waï. Mi-Août n'a pas à se battre avec l'extérieur, mais plutôt avec ses propres obsessions : désir de se venger de son père qui les a abandonnés, lui et sa mère, protéger son ami, sauver celle dont il est tombé amoureux... Sa violence ne correspond pas à une volonté de tuer, de détruire, mais lui sert plutôt à se protéger, à conquérir ses idéaux.
Paradoxalement ces personnages -différents, plus jeunes et plus "branchés" que ceux des autres films de la même trempe (lunettes de soleil, walk-man et tenues streetwear)- sont d'emblée marqués négativement. Loin des stéréotypes d'invincibilité, les héros de Chan (Fruit cette fois-ci) sont emprunts de fragilité et de vulnérabilité. À propos de Jackie, Mi-Août explique que "son prénom est Jackie, mais son nom sûrement pas Chan"; (référence à l'acteur avec lequel Fruit Chan a par ailleurs travaillé) ; puis, se déconsidérant, avoue : "avoir un bêta comme protégé, rien de très glorieux".
Mi-Août, après avoir vengé la mort de Jackie, abattu froidement par des mafieux, se suicide sur la tombe de Ah-Ping, liant irrémédiablement leurs trois destins à celui de la jeune lycéenne. Ils n'ont plus "à vivre dans un monde inconstant et incohérent" ; la voix-off décline une sentence d'un pessimisme extrême, à rapprocher des inquiétudes sur la rétrocession à la Chine : "nous sommes libérés". Ayant poursuivi vainement une vie meilleure, les héros de Made in Hong Kong finiront tous tels des "anges déchus".

Ségolène d'Herbécourt



Les histoire d'amour finissent mal

Présenté hors compétition, Murmure de la jeunesse (Meili zai chang ge), deuxième long métrage du taïwanais Lin Cheng-Sheng, a pour sujet la rencontre de deux adolescentes qui portent le même prénom : Mei-li. Une belle histoire d'amitié, une bien triste histoire d'amour.

Mei-li est une adolescente qui vit avec ses parents dans une vieille maison de la périphérie de Taïpei. Son père, un ouvrier, travaille énormément afin de payer les études de sa fille. Malgré cela, elle abandonne ses cours à la faculté. De son côté, une autre jeune fille, elle aussi prénommée Mei-li, vit de petits boulots. Elle vient d'une famille bourgeoise qui habite au sommet d'un gratte-ciel. Les deux jeunes filles vont se retrouver à travailler ensemble derrière la caisse d'un cinéma. Une histoire d'amitié, puis d'amour va naître de cette rencontre. Seulement, cet amour sera vécu dans la douleur.
Le film de Lin Cheng-Sheng se divise en trois temps. Tout d'abord, le réalisateur s'attache à nous présenter la vie de ses deux héroïnes. En utilisant la méthode du montage alterné, il décrit les différences sociales qui séparent les deux jeunes femmes, ainsi que les troubles liés à l'adolescence qui les rapprochent. Ensuite dans un deuxième temps, il s'attarde sur les longues discussions qu'entretiennent les deux Mei-li derrière leurs caisses respectives. Progressivement une amitié sincère naît et s'épanouit. Pour se faire, Cheng-Sheng utilise de longs plans fixes. Enfin, son style se fait plus intimiste. Il observe avec recul et pudeur, l'amour qui s'empare des deux jeunes filles.
Murmure de la jeunesse possède d'indéniables qualités qui en font un bon film. La réalisation de Lin Cheng-Sheng est remarquable de sobriété. Il se contente d'être le relais entre les spectateurs et ses personnages. Ces derniers en deviennent d'autant plus attachants. Le jeune réalisateur taïwanais parvient à trouver le juste équilibre entre l'humour de la deuxième partie du film et l'émotion de la troisième. Ses deux interprètes (Rene Liu et Tseng Jing) sont magnifiques. Aussi à l'aise dans les séquences comiques, que dans les plus dramatiques. Elles incarnent avec un naturel saisissant les deux Mei-li.
Malheureusement, le film est en partie gâché par les stéréotypes et les clichés qui encombrent le scénario. Les situations et les personnages secondaires sont trop convenus. Parfois, le film manque de souffle et seule la prestation des deux comédiennes sauve certaines séquences inutiles. L'histoire de ces deux adolescentes qui découvrent l'amour et l'homosexualité n'atteint donc pas toute la portée recherchée par son auteur. Dommage...

Grégory Seyer



Dans le cadre de la carte blanche donnée à Gaston Kaboré voici Piravi, un film indien primé, entre autres, au festival de Locarno. Une copie un peu fatiguée, mais un beau film quand même.

Eloge de la lenteur

L'un des bonheurs du Festival des 3 continents, c'est d'avoir accès à des films rares car indistribuables (financièrement parlant) dans un circuit "normal". Ici, pendant une semaine on peut s'enfermer dans les salles obscures et prendre le temps de regarder. Il faut prendre le temps de regarder Piravi car c'est un film qui sait prendre son temps. Ce n'est pas un film trop long, ni un film où il ne se passe rien, l'histoire est belle et bien là, dramatique, le jeu des acteurs est juste et fort. Shaji, le réalisateur, développe tranquillement et simplement le drame au rythme d'une rivière, d'un orage. Le drame est en fait double, d'une part un étudiant qui se fait incarcérer et sans doute torturer pour irrévérence envers un ministre, d'autre part un père que l'attente vaine du fils mène vers la folie sinon la mort. De ces deux drames, un seul intéresse vraiment le réalisateur, l'emprisonnement et la torture sont vécus comme un drame mais avec une résignation terrible par les acteurs comme si cela faisait partie du quotidien (ce qui est peut-être le cas) ; c'est en fait l'attente de toute la famille, du père en particulier, qui constitue le corps de ce film. Tous les jours, le père de l'étudiant emprisonné effectue le même rituel, véritable procession, vers l'arrêt de l'unique ligne d'autobus. De son village isolé il doit descendre jusqu'au fleuve où l'attend le passeur, puis il guette jusqu'à la nuit l'arrivée du car et des quelques passagers qui en descendent, en vain. Ce qui frappe le spectateur, c'est la résignation dont font preuve la famille du disparu et la population en général. Lorsque le père se décide à aller voir le ministre pour tenter d'intercéder en faveur de son fils, la confrontation du vieillard avec la ville, qui fonctionne à un autre rythme, est frappante. Lui marche, les autres courent, ne prêtant guère d'attention à ses griefs. Mais un ministre ne pouvant mentir, le père repart, nourri des seules assurances des autorités, résigné à attendre encore. Sa fille, institutrice, se déplacera également pour aller demander des éclaircissements aux camarades de son frère, elle en reviendra résignée, elle aussi, à attendre un retour improbable. Il ne restera donc à la famille, en dernier recours, qu'à prier Shiva et Piravi.
Ce que l'on retient donc de ce film c'est cette attente sur fond de mousson, cette capacité à filmer lentement, sans jamais ennuyer, une vie quotidienne somme toute banale. On pourra tout juste regretter de ne pas pénétrer plus dans le film par manque de connaissances de l'Inde et de ses traditions.

Julien



Amour, gloire et beauté

La noche avanza de Roberto Gavaldon est un hommage rendu aux talents d'acteur de Pedro Armendáriz. Mais que cela n'empêche pas les francophones de féliciter aussi Loïk Alain. Le traducteur (version simultanée) a ses charmes que le réalisateur ignore : prêter sa voix à une dizaine de personnages est déja, en soi, une performance.

Il était une fois un pelotari (joueur de pelote : ancêtre du squash), riche, grand, beau et fort : véritable poulet de grain élevé dans un univers de lutte et de sueur. C'est Marcos, dit "le maître". Son ennemi juré : Martial. Marcos le sportif, Martial l'intellectuel ; la réputation des deux hommes n'est plus à faire.
Question femme aussi, les deux "M" sont rivaux : Marcos trompe Lucrecia avec Sara et repousse les avances de Rebecca. Quand il prend à Martial de convoiter l'une des trois, en d'autres termes, de chasser sur ses terres, Marcos sort les poings. En ce temps là, les hommes savaient encore se battre pour les beaux yeux de leurs soupirantes. Décidément, tout se perd !
Ces femmes-là qui, quoique brunes ont un faux air emprunté aux actrices fétiches d'Hitchcock, savent à quel genre d'hommes elles ont affaire. Philosophes, elles ne cessent de se répéter qu'il vaut mieux "un cinquième de champion de cinquième catégorie, que cinq cinquième d'un champion de cinquième classe".
Ce petit monde, bien organisé, de chantage, de corruption et de jalousie aurait pu continuer longtemps à tourner rond, si Rebecca (encore mineure), n'était venue annoncer sa grossesse à Marcos, mettant ainsi en péril, son honneur et sa famille. Mis au courant de l'affaire, Armando (le frère de Rebeca) promet de tuer ce salopard de ses mains. "Frappe-moi, oui frappe-moi, je le mérite", supplie sa soeur dans un élan masochiste.
Marcos devient l'homme à abattre. Martial fait justice lui-même : lui fait ingurgiter une bouteille entière de Tequilla et projette de le jeter dans un canal d'assainissement (mais en bon intellectuel, évite de trouer le corps pour éviter les effusions de sang). L'assassin tentera ensuite de réanimer un Marcos à demi-mort. Que voulez-vous : nos ennemis deviennent nos amis, au gré des variations de leur compte en banque.
Sara d'ailleurs, ne va pas tarder à baisser dans l'estime du tombeur : ses beaux bijoux ne sont que copies. Dans la scène du retournement de situation, rupture, réconciliation et meurtre sont apposés comme si la relation Sara / Marcos était accélérée à l'extrême.
Marcos, le sourcil toujours en accent circonflexe, ne perd rien pour attendre : alors qu'il pense être hors d'atteinte dans l'avion qui l'emmène, Rebecca le tue dans son sommeil. On aurait souhaité un dénouement moins abrupte, mais c'est la question du destin qui est ici posée : la réussite n'est jamais acquise même pour quiconque en a pris la (fâcheuse) habitude.
Bref, ils ne vécurent pas heureux et n'eurent pas beaucoup d'enfants (Marcos avait en effet forcé Rebeca à avorter). Mais dîtes-moi, l'histoire de la fille-mère délaissée et de la femme trompée, on ne nous l'avait pas déjà faîte ?

Gwenaëlle Jourdain



De l'universalité d'un mythe

Christine Dabague nous offre Zeinab et le fleuve, l'un des trop rares longs métrages libanais à être présenté aux spectateurs français.
En compétition.

Le public s'attendait à un documentaire peut-être, des images d'un Beyrouth à reconstruire, une vision de l'avenir libanais, sa vision du Liban sans doute.
Le film commence par l'évocation d'une Babel libanaise, avec ses fastes, son effervescence, sa magie, ses milles et une nuits. Une douce voix, chaude et sensuelle nous berce et nous enivre. C'est le début d'un conte.
Deux musiciens kurdes vont nous chanter la tragique histoire de Zeinab. Le conte va s'installer. Il sera régulièrement ponctué par des fragments de documentaire sur l'un des derniers tripots de Beyrouth. Au premier plan, des reliefs de mézzés. Derrière, un boucher hachant d'une manière presque obsessionnelle sa viande pour un kébbé nayé. Le public danse, la viande est crue. Ces éléments énigmatiques et obsédants vont dérouter plus d'un spectateur. On pouvait s'attendre à un film sur le Liban, il n'en est rien. Bien sûr on y découvre le Chouf et ses lumières si particulières. L'orange, le bleu, le mauve. Bien sur il y a des Libanais. Bien sûr il y a le Liban, mais les Libanais pourraient être Afghans et le Liban pourrait être bosniaque.
Beyrouth, Place des Martyrs, 1994
Le Chouf, 1994
La réalisatrice nous projette dans un mythe dont les éléments symboliques semblent universels. Le film nous entraîne à suivre la déshérence d'une femme traumatisée par la mort de son unique fils, assassiné pour quelques pièces d'or. Et l'on devient témoin de cette blessure béante que Zeinab cherche à refermer. On assiste muet à son anéantissement. Elle sombre dans la folie, se mutile, s'échappe, cherche. Zeinab marche pieds nus dans la montagne et l'on rencontre avec elle l'ivresse, la trahison, la lâcheté des humains. Elle ira jusqu'au sacrifice pour se libérer du mal et plongera dans le fleuve pour y trouver la délivrance.
Zeinab n'est pas différente des autres mères. Elle est l'âme des peuples qui s'entre-déchirent pour le pouvoir et pour l'argent. Elle est profondément humaine. En fait, elle ne marche pas au milieu des éléments, elle danse, et sous ses pieds la terre est chaude.
La réalisatrice ne nous dit pas les choses, elle nous les fait sentir, elle nous les fait toucher. C'est un film intime, charnel, tactile, presque sensuel.
On ne peut pas accuser Christine Dabague d'avoir réalisé une oeuvre hermétique ou trop théâtrale. Le crime est théâtral et la souffrance humaine. On peut simplement reprocher à beaucoup d'entre nous de s'être satisfaits de quinze années d'images d'un Liban balafré. Beaucoup n'ont pas cherché à comprendre, beaucoup n'ont pas voulu comprendre. Pourtant la douleur des Libanais n'est pas différente de la nôtre.

Texte et photos : Patrick Chesneau



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